Alice du fromage

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Billets qui ont 'Joyce, James' comme nom propre.

vendredi 4 décembre 2020

Les gens qu’on aime : #4 quelqu’un qui a changé le cours de notre vie

En lisant Matoo, j'ai découvert le défi du Dr CaSo: «quelqu'un qui…»

Aujourd'hui, quelqu'un qui a changé le cours de votre vie : RC, évidemment.

Renaud Camus à l'Ircam en juin 2009
RC à l'Ircam - 2009


C'est compliqué. Je me souviens de Philippe Val disant après l'emprisonnement de Patrick Font: «Si je vais le voir on me demande comment je peux soutenir un tel salaud; si je n'y vais pas on me demande si je n'ai pas honte d'abandonner un ami».

RC n'était pas un ami, ce n'est pas un ami. Mais je me sentirai toujours l'obligation de ne pas en dire de mal. De juste me taire.

Dans le journal 2002, Outrepas, RC a écrit qu'il aurait souhaité que Le Pen ait le maximum de voix, juste assez pour ne pas être élu. Le livre est paru en 2004. Donc en 2004, la SLRC a appris que RC ne l'avait pas détrompée quand elle avait publié en 2002 une pétition contre Le Pen, pétition dont toutes les phrases commençaient par «Avec RC, nous…»
Je savais donc depuis 2004 que RC n'avait aucune loyauté envers son entourage, qu'il était capable de trahison — ce qui fait que 2012, le ralliement à MLP, a été une déception, la certitude que désormais le génie littéraire de RC ne serait jamais reconnu, mais pas vraiment une surprise.
Le dégoût est venu en 2013 quand RC s'est réjoui du suicide de Dominique Venner à Notre-Dame et le rejet sans retour est survenu après les white supremacists et Christchurch.

Quel gâchis, quelle horreur.

Mais il reste qu'il a changé ma vie. Le lire a changé ma vie.
C'est difficile d'expliquer à quel point, parce qu'il faudrait tenter d'expliquer tout ce que je ne connaissais pas (histoire, art, littérature, géographie, etc) quand j'ai commencé à le lire et tout ce que j'ai découvert en le lisant.
Il m'a aussi fait découvrir de quelle façon j'étais capable de lire, de me concentrer, de faire des rapprochements, de travailler par associations… Il m'a fait me découvrir moi-même.

L'Amour l'Automne, L'Inauguration de la salle des Vents, Vaisseaux brûlés sont de grandes expériences de lecture, elles me font accéder à des dimensions de conscience inédites, en profondeur et en extension. C'est difficile à expliquer, c'est comme une drogue, un état second du cerveau. Je pense que James Joyce produit le même effet à d'autres, et peut-être Arno Schmidt aux locuteurs germanophones.

RC me faisait, me fait, rire. Parfois je retombe sur une citation, et aussitôt, je ris: «Castro à mon enterrement? Plutôt mourir!» ou «Georges Marchais et moi n'avons pas la même idée de la poésie : j'en avais toujours eu le vague soupçon».

Hélas, la phrase la plus juste sur RC est sans doute celle de Jean-Yves, le pastichant après Christchurch: «On m'a mal lu».

RC a été l'occasion de me faire des amis qui ont survécu à la tourmente. Nous avons arrêté de lire RC ensemble mais nous avons continué à voyager, à visiter, à aller au concert.
La vie n'a plus jamais été la même après RC.

mardi 17 novembre 2020

Les gens qu’on aime : #17 quelqu’un qu’on n’a fréquenté que peu de temps

Puisque je lis Matoo, j'ai découvert le défi du Dr Caso: «quelqu'un qui…»

Aujourd'hui, quelqu'un qu'on a fréquenté que peu de temps. J'ai cherché, car il y en a beaucoup, mais il faut prendre quelqu'un qu'on n'a pas oublié. J'ai choisi Rodolphe, parce qu'il est associé à de très bons souvenirs et que nous n'avons jamais réussi à vraiment l'apprivoiser, il est toujours resté distant.
Nous l'avons fréquenté trois ou quatre mois, le temps qu'a duré le cours. Puis il a disparu de nos vies.

J'aimais bien ses bouclettes et son côté mystérieux, très discret.

Je ne suis pas exactement sûre de ce que je vais raconter. Il suivait les cours de Daniel Ferrer sur James Joyce avec nous. Il venait du Massif Central, et c'est par lui que j'ai appris que James Joyce y avait séjourné. Rodolphe venait-il de St-Gérand-le-Puy? Je ne me souviens plus. Je crois qu'il nous avait parlé de Lucia Joyce; à l'époque une recherche google avait donné un résultat, mais aujourd'hui beaucoup de blogs de 2010 ont disparu et le nom de Lucia Joyce mène désormais à une pièce de théâtre.
Ou peut-être Rodolphe n'a-t-il pas parlé de Lucia mais de Stephen, le petit-fils qui aujourd'hui donne tant de fil à retrordre aux spécialistes (car il les empêche de travailler).


Tlön, Rodolphe et moi- pause après un cours de Daniel Ferrer sur Joyce
Rodolphe, mars 2010, entre Tlön et moi. Patrick photographe est présent par sa béquille.


lundi 1 août 2011

Zurich

La première journée du colloque commence à neuf heures et demie. C'est le jour de la fête nationale suisse, tout est fermé; j'ai conseillé à H. d'emmener A. au zoo et sur le lac, je m'inquiète un peu de leur journée, j'espère qu'ils ne vont pas trop se disputer.

Mon anglais est une catastrophe. Les mots m'échappent, je veux dire des choses trop compliquées, j'accentue mal, je ne fais pas la différence entre les i "i" et les i "aï", ce qui change complètement l'aspect d'un mot. Ce n'est que bien plus tard dans la journée que je prendrai conscience que je suis la seule dans la salle à n'être ni de langue anglaise, ni professeur de littérature anglaise. La prochaine fois que je prends ce genre de risque, je prends des leçons intensives de conversation trois mois avant.


Fritz Senn présente l'atelier. Le récit de la journée est ici.



A l'heure du déjeuner, dans la cuisine, la conversation a roulé très naturellement sur le petit-fils, Stephen, grand empoisonneur de la vie des Joyciens, Fritz Senn suggérant que les jeunes femmes présentes le courtisent et l'épousent (ce qui suppose qu'il devienne d'abord veuf) afin d'en hériter: ainsi les droits nous seraient acquis (la grande question reste celle de l'accès aux manuscrits: la loi est beaucoup moins claire qu'en ce qui concerne les ?uvres imprimées).
«Stephen Joyce vit au mode génitif».
«Il a dit un jour à (? Gabler) qu'il était inutile d'espérer sa mort, car sa femme "was a well-trained bitch".»


***



Je quitte les participants le soir pour ne plus les revoir, avec un sentiment mêlé: tandis que je ne me sens pas déplacée dans les colloques ou à Cerisy, ici j'ai beaucoup trop de complexes pour me sentir à l'aise. Mon anglais est vraiment trop hésitant, et j'ai trop conscience (j'ai trop le souvenir de mes professeurs) de mes fautes que je ne sais pas identifier. J'ai l'impression de parler petit nègre, ce qui n'aurait pas grande importance dans un congrès d'affaires, mais me paraît absolument déplacé dans un colloque littéraire, comme si je me promenais en guenilles lors d'une soirée de gala.
Dommage. Je sais qu'ici j'ai rencontré des gens avec qui j'aurais pu rêver, m'échapper dans des anneaux parallèles de réalité insoupçonnée des mortels (à quoi bon la science-fiction? Prenez n'importe quels passionnés et vous obtiendrez mieux).

Retour à l'hôtel. H. et A. sont là, plutôt fatigués par leur journée au zoo, H. prétendant qu'on y voit plus d'humains que d'animaux. Je réussis à les faire ressortir, je veux aller à l'endroit où se rencontrent la Sihl et la Limmat, place où venait rêver Joyce (et ''Finnegans Wake'', si plein de fleuves et de rivières). Le parc qu'il faut traverser pour y parvenir est magnifique, arbres séculaires, les bateaux mouches sont très plats, platissimes, afin de passer sous les ponts bas sur la Limmat. Le soir tombe, H. me regarde désespéré en découvrant que je ne l'ai traîné là que pour des raisons joyciennes.



Nous repartons. Nous avons décidé d'aller voir le feu d'artifice de la fête nationale sur le lac. Nous avons la longueur de la presqu'île à parcourir (en toute rigueur ce n'est pas une presqu'île, mais puisque c'est le terme utilisé à Lyon?), mes compagnons sont fatigués, nous parcourons la Münstergasse, aucun restaurant ne nous convient, tout est terriblement bruyant, c'est la fête.

Nous finirons par choisir, un peu à la tête des personnes en terrasse, un restaurant espagnol, la Bodega espanola, qui nous enchantera, tant par la jovialité du serveur que par la qualité de la cuisine. A. nous quitte, part en éclaireur, attirée par des feux d'artifice amateurs.

Il fait nuit. Nous avançons jusqu'au pont sur la Limmat à l'endroit où elle rejoint le lac. Il y a beaucoup de monde, mais moins qu'on ne nous l'avait annoncé. Nous attendons, contemplant les yatchs emplis de touristes, cherchant à déduire de leurs mouvements le lieu d'où va être tiré le feu d'artifice. Rien ne se passe, ils s'approchent, repartent. Nous interrogeons nos voisins, nos voisins nous interrogent, des informations contradictoires circulent, il paraît que cette année il n'y aura pas de feu d'artifice officiel, nous refusons d'y croire tout en sachant au fond de nous que c'est la seule explication valable à la faible densité de la foule, aussi mal renseignée que nous.

De guerre lasse, passé minuit, nous rentrons en tramway, épuisés.

dimanche 31 juillet 2011

Bad Säckingen, Zürich, une soirée chez les Joyciens

Nous sommes partis avec retard, j'allais dire bien entendu, nous sommes incapables de partir tôt. J'avais rendez-vous à 18 heures à Zürich, à l'institut Joyce. Nous décidâmes de nous rendre directement à Zürich sans repasser par Bâle (ce qui avait été envisagé si nous étions partis plus tôt) et de ne pas prendre l'autoroute. Nous avons donc suivi et traversé le Rhin plusieurs fois, le Rhin fidèle compagnon au long de ce voyage (nous ne le savions pas encore, mais j'écris avec retard, je reprends la série des billets suisses à partir du 30 août).
J'ai beaucoup de mal à me faire à l'idée d'un fleuve qui coule vers le nord. Pour moi c'est contre nature; un fleuve coule vers l'ouest ou le sud.

Nous traversons la frontière avec un peu d'appréhension, je mets au point la tenue du parfait touriste qui passe la douane: une carte routière sur les genoux du passager avant, qui a ordre de l'étudier avec attention (à quel moment nous demandera-t-on si nous avons acheté quelque chose, et je répondrai: «des livres et des cartes postales»?).

Il est midi passé, nous roulons en Allemagne, je suis un peu perdue dans les limitations de vitesse donc je me cale derrière les voitures autochtones. 80 km/h apparemment. Une certaine tension règne, je crois que nous commençons à avoir faim. Dans l'axe de la route se dressent deux tours, deux clochers à bulbe dans le lointain, je décide de les rejoindre.

Et c'est ainsi qu'à cause de deux bulbes, nous avons découvert par hasard Bad Säckingen, son église au nom merveilleux (Saint Fridolin!) et son pont couvert, le plus long pont en bois couvert d'Europe.
Il fait beau, traversée du pont, dans un sens (retour en Suisse!), dans l'autre… Repas en terrasse, commande un peu à l'aveugle. Je mange un croque hawaïen, que je croyais une invention de ma tante (jambon, fromage et… tranche d'ananas). Je prends une bière locale, ce qui me confirme que je ne les aime pas. (Il me faudra plusieurs jours avant de penser à prendre du vin blanc, tout simplement).

Zürich, hôtel. Nous sommes fatigués, je suis stressée, rencontrer des Joyciens en ayant un niveau d'anglais aussi faible que le mien est vraiment impressionnant (je parle très mal: beaucoup de fautes avec un accent épouvantable (ou plutôt des accents: je dis tout de travers).

Six heures, j'ai rendez-vous à sept heures, je pars, anxieuse et le cœur en fête, comme si on m'avait un beau cadeau de Noël, un présent inespéré en m'acceptant avec tant de gentillesse et de simplicité à ce colloque de Joyciens chevronnés. La crème.
Je suis en avance mais la fondation est fermée, je m'installe sur une place proche et je lis (Joyce par Jean Paris), les cloches se déchainent, c'est dimanche, ça dure. Ce n'est que plus tard que je découvrirai que j'aurais pu entrer, que la porte s'ouvrait d'elle-même devant les arrivants.
Buffet, je me présente à mes voisins, nous nous serrons sur les tables de travail, je suis embarrassée car j'ai l'impression de prendre la place de certains qui sont debout.

Nous discutons, je baragouine, Joyce et Nabokov, «tu aimes les écrivains anglais difficiles, si je comprends bien», mais pour moi le plus difficile c'est Henry James, ne pas se souvenir des noms, ou ne pas associer les noms et les visages est vraiment un handicap, j'explique à mon voisin qui s'inquiète de FB que mes enfants jouent plutôt à WoW (mais comment ça se prononce? ouho?) De guerre lasse je prends une feuille, j'écris, World of Warcraft, shaman, healer... J'ai oublié le mot qui signifie "multiples joueurs en ligne".
Le nom de Daniel Ferrer est un sésame.

Fritz Senn me pose quelques questions, je ne sais si c'est par intérêt ou par politesse (quelle importance? Mais je suis incapable de ne pas me poser la question.) En apprenant que mon hôtel est près de "l'église italienne" (comprendre Liebfrauenkirche), il me dit: «Ah oui, Joyce a assisté à la messe du Vendredi Saint dans cette église», et je pense à Gv et HLG se promenant l'un sous la conduite de l'autre à Vienne ou à Prague (impossible de retrouver le billet).

mercredi 6 juillet 2011

Liens suisses

Nabokov a légué ses papillons au museum de Lausanne.

Fondation Joyce: unhurried reading (c'est bien mieux que close reading);
le Schnebelh;
Saint Gall;
casa Nietzsche;
Soglio;
fondation Rilke;
espace Ella Maillart;
Amiel et Nabokov;
Gustave Roud;
centre Robert Walser

Pas de poussière mais de la patine

vendredi 8 avril 2011

Dérive

Hier, 19h35 - J'arrive que le quai du RER A à la Défense, un peu plus bondé que normal. Une rame est arrêtée de chaque côté du quai, portes ouvertes, pleine, attendant de démarrer. Les écrans indiquent que les pompiers interviennent à Fontenay, que le trafic est interrompu entre Vincennes et Fontenay.
Peu m'importe, je descends aux Halles.

Alors les hauts-parleurs annoncent que les trains ne partiront pas: le trafic est interrompu sur toute la ligne. Aussitôt je reprends les escalators, me faufile dans les portillons pour passer dans la zone du métro (il est possible de sortir du métro sans ticket, tandis que pour sortir du RER il faut utiliser le ticket qui a permis d'entrer et les contrôleurs guettent souvent. Or je n'ai pas de ticket, je n'ai pas mis mon manteau et j'ai oublié ma carte navigo dans sa poche); je calcule le meilleur itinéraire pour rejoindre Paris en prenant en compte que le millier de personnes contenu dans les rames va prendre ces mêmes escaliers et faire les mêmes calculs.
Je choisis de prendre le train jusqu'à Saint-Lazare, cette possibilité est souvent oubliée par les usagers du RER. Je fraude encore. Je préviens les enfants de dîner sans m'attendre, je ne sais pas à quelle heure je rentrerai.
J'attends. J'achète des mars. Je mange un mars. Pas de cigarette.

Train. Il fait beau, comme prévu il y a de la place, je suis assise, je m'endors.
«Gare Saint Lazare», la voix traverse l'épaisseur de mes rêves, mouvement de panique et déception, je pensais être chez moi, mon sommeil ayant enregistré le bruit du train: quand le train s'arrête, je suis chez moi. Non, je suis à Saint Lazare. Je descends des escaliers, je remonte sur un quai parallèle à notre arrivée, j'aperçois des contrôleurs en bout de quai, ils semblent contrôler ceux qui prennent le train (et pour cause: j'ai changé de quai par le tunnel souterrain, je ne suis plus sur le quai d'un train que les passagers quittent (ce n'était pas pour frauder mais pour éviter la foule, gagner du temps)), je ne prends pas le risque, je fais demi-tour, je descends, sors rue de Rome, prends la ligne 14, note au passage dans le hall une rangée de barrières grises gardées par cinq ou six agents de la RATP sans comprendre ce qu'ils protègent ainsi (y a-t-il des travaux, un accident?)
De l'autre côté des portillons, encore des contrôleurs, assez loin. Mais j'ai des tickets métro, j'en ai acheté un carnet en constatant que je n'avais pas ma carte, les tickets de métro permettent de sortir de l'enceinte du RER dans Paris (zone 2) (mais pas à la Défense: zone 3. A quoi reconnaît-on un Parisien? Il sait que le RER de la Défense est en zone 3 et le métro en zone 2. Régulièrement il délivre des prisonniers du RER innocemment entrés dans le RER en zone 1-2 (c'est-à-dire dans Paris) et ne pouvant plus en sortir à la Défense (alors que s'ils avaient pris le métro ils n'auraient pas eu de problème) (astuce pendant que j'y suis: il y a souvent des contrôleurs à la sortie du RER à la Défense (ben tiens: après ce que je viens d'expliquer vous comprenez pourquoi), si vous n'avez pas de billet pour sortir, passez dans la zone du métro au niveau du palier intermédiaire, entre la très longue volée d'escaliers qui vient du quai du RER et la plus courte qui arrive au "raz de dalle".))

Je monte dans la rame, ne sors pas mon livre, rêvasse. Est-ce que je vais jusqu'à gare de Lyon, comme il est très simple avec la ligne 14 (le changement est très rapide), ou est-ce que je m'arrête aux Halles (changement nettement plus long)? J'opte pour les Halles, toujours en partant du principe que beaucoup de personnes bloquées à la Défense arriveront directement gare de Lyon: il s'agit de les court-circuiter en prenant le RER en amont.
Dans les couloir je croise des policiers, ça fait beaucoup d'uniformes pour un seul soir, mais que se passe-t-il?

Je franchis les portillons, j'entends «la circulation du RER B est interrompu en direction de St-Rémy-les-Chevreuse et Robinson. Ça m'est égal, mouvement de joie, absence de pitié, schadenfreude, le D circule.
L'accès de l'escalier qui descend sur le quai du D est barré par une bande de plastique rouge et blanc. J'ai joué j'ai perdu j'aurais dû rester dans le métro 14. Bande de menteurs, vous aviez dit le RER B! Je m'apprête à passer dessous mais une grosse dame genre juive pied noir me précède en maugréant. En se penchant pour passer sous la bande elle manque de tomber je la vois dévaler, dévaler, les marches de l'escalier... Elle se reprend, nous descendons les marches. Le quai est désert, au loin quelques uniformes sont en train d'évacuer les dernières personnes, le panneau indique "ZUCO 02mn", c'est mon train, ma direction (parmi les multiples branches possibles), j'espère que les uniformes ne nous ont pas vues, ou qu'ils vont venir lentement, deux minutes...

Je m'assois.

Ils sont là, un blanc un noir en bleu marine.
— Vous ne pouvez pas rester là Madame, on évacue le quai.
— Ça m'est égal, je veux me suicider sous une rame. La Chute. La Chute, mais sans arme, juste pour voir.
— Oui, mais pour l'instant, vous ne pouvez pas rester là.
—Non. j'en ai marre. Je monte le ton, j'ai dans l'oreille les blackettes hystériques, j'essaie de leur ressembler juste assez, pas trop mais suffisamment. Déjà à la Défense il n'y avait plus de train et maintenant ici… Ma voix tremble naturellement, j'aime bien l'effet. Je sens le souffle qui manque, le coeur qui se serre, les manifestations du stress. C'est bien. C'est ce qu'il faut. J'en ai marre.
Le noir insiste:
— Il faut partir.
— Je ne partirai pas sauf si vous me portez. Est-ce qu'il en a le droit? Est-ce qu'il oserait? Image nuptiale de seuil franchi, les escaliers royaux du RER D… Curiosité. Ulysses déteint.
— Je ne vous porterai pas Zut mais on peut vous amener un fauteuil… Vous pourrez vous reposer avec des petits gâteaux? Jane Austen maintenant, de la porcelaine à fleurs et des langues de chat.
— Je ne veux pas partir. Je veux exploser. Boum! Geste de mains. Je ne veux plus de tout ça. Laissez-moi. Longtemps je me suis dit que j'allais être arrêtée pour agression sur un agent RATP. Maintenant je me dis que je vais finir à Sainte-Anne. Repos. Rémi viendra me voir avec Bernard et ils me raconteront des anecdotes psychiatriques. Nous rirons. Le Maître et Marguerite.
Le blanc cède, conciliant, se tourne vers son collègue:
— Viens, on va la laisser.
Le noir insiste:
— Il n'y a plus de train, madame. Ils ne s'arrêtent plus.
Une rame arrive, ralentit. Va-t-elle s'arrêter? Jusqu'où sont-ils butés, jusqu'où voudront-ils avoir raison, les ai-je suffisamment convaincus que je perdais la tête pour qu'ils ne veuillent pas avoir raison à tout prix?
Le train s'arrête. J'en rajoute une petite couche s'il ne me laisse pas le prendre, je perds entre une demi-heure et une heure, le suivant ne s'arrêtera sans doute pas, il faudra que j'aille reprendre le métro.
— C'est mon train, putain. J'ai des enfants. Vous allez m'empêcher de le prendre?
Ils s'écartent.
— Allez-y.

Je monte.
Train.
Soleil. Le ciel est presque du même bleu que les toits en zinc. Cités ouvrières. J'essaie d'imaginer avant, avant les maisons, ou même avec les maisons des années trente, les rangés de maisons identiques. Il en reste quelques-unes.

La fin du monde (avec l'accent écossais): qui veut danser le rigodo, le rigodo, le rigodon?
Je suis heureuse de ne pas avoir abandonné dans les boeufs du soleil.

Les enfants sont gentils, ils prennent soin de moi. Ils m'appellent pour savoir où je suis, j'arrive à Villeneuve, en concluent que je ne suis plus loin: «On te prépare à manger aussi, alors». Jambon-pâtes, ça me fait rire (mais avec du pesto). Ma fille me surveille, me gronde parce que je me couche trop tard (je n'ai plus le courage de me coucher, ça m'ennuie, les gestes m'ennuient. Beaucoup de gestes m'ennuient (mais je ne lui explique pas cela)) et me réveille le matin. Je ne proteste pas, c'est étrange cette impression que quelqu'un assume la vie à ma place.

Aujourd'hui, matin - Voiture grise, celle qui est accidentée, car le pneu de la blanche m'inquiète. En arrivant en vue du quai, nous savons que quelque chose se passe mal. Les trains de 7h06 et 7h21, c'est-à-dire ceux qui vont dans le nord, sont supprimés. Cela signifie que les autres trains sont plus pleins, bien sûr, qu'on ne peut pas s'assoir, mais surtout que lorsqu'on a une correspondance aux Halles, il faut prendre la ligne A (ou 1 ou 14 en cas de problèmes…) entre gare de Lyon et les Halles. Un changement de plus dans ce chaos, un risque de plus de mise en satellite dans le grand n'importe quoi.

mardi 1 mars 2011

Mots-clés

Avocat, saucisse/aligot, Ulysses (j'ai reconnu Dickens, je suis fière de moi), Chagall (non, une invitation "personnelle" ne signifie pas que je vais être seule dans le musée), Guinness, résumé de Demolition man (j'aimerais vous mettre la vidéo mais je ne sais pas faire), voiture, dinde aux légumes, et puis je ne sais plus. Dormir je crois.

samedi 29 janvier 2011

Ulysses taché

Mon Ulysses porte la date du 11 septembre 1998.
A cette époque-là, le Bouillon Racine servait des tartines de banane écrasée avec du beurre salé.
Je commandais une tartine, une tasse de chocolat, et je lisais.
Ce jour-là, j'ai commencé Ulysses. Et j'ai éternué.
Mon Ulysses est taché de chocolat, une grosse tache sur la tranche, des petites taches sur les pages 4 et 5 .

mardi 18 mai 2010

Matin blême

Tout le monde est réuni autour de la table du petit déjeuner un jour de semaine, ce qui est exceptionnel.
Tout le monde est silencieux, ce qui est également exceptionnel (six personnes, pas un bruit, même pas celui de la mastication.)
Question de ma fille (d'un ton accusateur et moralisant, exactement celui des enfants de la pub Bob l'éponge qui passe au cinéma («Maintenant les parents vous allez vous amuser!» (Qu'on m'amène le réalisateur, que je l'écorche vif. Et tous les adultes qui ont accepté de tourner dans ce truc))): «Mais pourquoi on passe sa vie à la gagner?» Dans un sens je suis soulagée: enfin une question normale. Je lui dis tout de suite qu'il n'y a pas de raison et que vivre est un choix? Je réponds: «A cause d'Adam et Eve.» (Heureusement qu'elle n'écoutait pas sinon je me serais fait engueuler). Et j'ajoute, parce que c'est plus fort que moi et que je pense toujours à cette scène des Sept Mercenaires, quand l'un des héros morigène un petit garçon qui méprise son père paysan et admire les tueurs: «De toute façon la vie c'est très humble, pas très flashy.» (Heureusement elle est déjà partie. Phrase ridicule à prononcer, scène ridicule à raconter, je dois être un peu maso (plonger la tête la première dans sa peur, conversation inattendue dimanche par chat avec une personne rencontrée une unique fois en 2008… Igitur, la peur du noir dont on se souvient le jour. Ahlala la littérature…))

Travaux dans la rue, circulation sur une seule file, le bus slalome. RER en retard, incident mécanique décelé à la sortie des garages, dans l'autre sens une personne est tombée en montant dans une wagon, il a fallu une "intervention", un train est supprimé à cause du retard pris.
Trajet debout, je descends de mes chaussures et fais discrètement le trajet pieds nus (afin d'être stable, de lire sans me tenir ni abîmer le livre (ne pas en casser le dos — ne pas me casser la figure)).
Finnegans Wake. «All the world's in want and is writing a letters». Is There Anybody Out There? Hey! It looks like You're writing a letter! (C'est si facile désormais que nous avons le principe et l'autorisation).

Dernière épreuve, l'ascenseur. Un sur six en panne, comme d'hab. Qui s'arrête à presque autant d'étages que de personnes ascendantes. Portes poussives, qui hésitent à se fermer, prennent leur élan pour accomplir leur jonction en accélérant sur la fin, comme fières d'y parvenir.
J'arrive dans mon bureau en me disant qu'Indiana Jones n'est qu'un petit joueur.

mercredi 12 mai 2010

Cruchons III : une vraie question

toujours Sidoine

James Joyce considérait que son œuvre n'était pas immorale, mais celle de D.H. Lawrence, oui; Lawrence pensait exactement l'inverse.
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